Une sélection de poésies lyriques du Moyen Âge


Thibaut IV ne s'accordait bien avec son suzerain, le roi Louis VIII.  Il a pris part à la croisade de 1235.  De nos jours, il reste de lui 61 chansons, dont celle qui suit : "Chanson d'amour"

"Chanson d'Amour"
 

Version originale
Traduction en français moderne 
I.
Ausi conme unicorne sui
Qui s'esbahist en regardant,
Quant la pucelle va mirant.
Tant est liee de son ennui,
Pasmee chiet en son giron;
Lors l'ocit on en traïson.
Et moi ont mort d'autel senblant
Amors et ma dame, por voir :
Mon cuer ont, n'en puis point ravoir.
I.
Je suis comme la licorne qui s'ébahit en regardant la jeune fille, éprouvant un si doux malaise qu'elle se pâme en son giron; alors on la tue par surprise.  C'est ainsi que m'ont blessé à mort l'Amour et ma dame, en vérité.  Ils ont pris mon coeur que je ne puis ravoir.
II.
Dame, quant je devant vous fui
Et je vous vi premierement,
Mes cuers aloit si tressaillant
Qu'il vous remest, quant je m'en mui.
Lors fu menez sans raençon
En la douce chartre en prison
Dont li piler sont de talent
Et li huis sont de biau veior
Et li anel de bon espoir.
II.
Dame, quand je fus en votre présence et que je vous vis pour la première fois, mon coeur était si tremblant qu'il resta entre vos mains, à mon départ.  Il fut alors conduit, sans rançon, captif en la douce prison dont les piliers sont de désir, et les portes de beau regard, et les anneaux de bon espoir.
III.
De la chartre a la clef Amors
Et si i a mis trois portiers :
Biau Senblant a non li premiers,
Et Biautez cele en fet seignors;
Dangier a mis en l'uis devant,
Un ort, felon, vilain, puant,
Qui mult est maus et pautoniers.
Ciol troi sont et viste et hardi:
Mult ont tost un honme saisi.
III. Amour a les clefs de cette prison et il y a mis trois gardiens.  Le premier a nom Beau-Semblant, et l'Amour leur a donné Beauté pour chef.  Il a mis Danger à l'entrée, un affreux vilain traître et répugnant, qui est méchant et scélérat.  Ils sont tous les trois lestes et rusés et ont bien vite fait de saisir un homme.
IV.
Qui porroit sousfrir les tristors
Et les assauz de ces huissiers?
Onques Rollanz ne Oliviers
Ne vainquirent si granz estors;
Il vainquirent en combatant,
Més ceus vaint on humiliant.
Sousfrirs en est gonfanoniers;
En cest estor dont je vous di
N'a nul secors fors de merci.
IV.
Qui pourrait souffrir les rigueurs et les assauts de ces portiers?  Jamais Roland ni Olivier ne subirent de tels combats.  Ils triomphèrent en luttant, mais pour vaincre ceux-là il faut s'humilier.  Souffrir est son gonfalonier.  Dans la bataille dont je vous parle, il n'y a d'autre salut que de se rendre.
V.
Dame, je ne dout més rien plus
Que tant que faille a vous amer.
Tant ai apris a endurer
Que je suis vostres tout par us;
Et se il vous en pesoit bien,
Ne m'en puis je partir pour rien
Que je n'aie le remenbrer
Et que mes cuers ne soit adés
En la prison et de moi prés.
V.
Dame, ce que je crains le plus est d'être privé de votre amour.  J'ai tant appris à souffrir que je suis à vous par habitude.  Et si cela vous contrarie, je ne saurais y renoncer sans en garder le souvenir, sans que mon coeur ne soit toujours dans la prison et près de moi.
Envoi :
Dame, quant je ne sai guiler,
Merciz seroit de seson més
De soustenir si greveus fés.
Envoi :
Dame, puisque je ne sais tromper, il conviendrait plutôt d'avoir pitié de moi qui porte un si pesant fardeau.

Christine de Pisan (1364 - 1431)

Écrivaine de ballades, de rondeaux, et de vers lyriques, Christine de Pisan nous a laissé une oeuvre prolifique et riche.  Dans la ballade qui suit, Christine évoque la solitude de son veuvage* (*la période de deuil suivant la mort de son mari).

"Seulette suis..."
 

Version originale
Traduction en français moderne
I.
Seulete sui et seulete vueil estre,
Seulete m'a mon douz ami laissiee;
Seulete sui, sanz compaignon ne maistre,
Seulete sui, dolente et courrouciee,
Seulete sui, en langueur mesaisiee,
Seulete sui, plus que nulle esgaree,
Seulete sui, sanz ami demouree.
I.
Seulette suis et seulette veux être,
Seulette m'a mon doux ami laissée,
Seulette suis, sans compagnon ni maître,
Seulette suis, dolente et courroucée,
Seulette suis en langueur mésaisée,
Seulette suis plus que nulle égarée,
Seulette suis sans ami demeurée.
II.
Seulete suis a uis ou a fenestre,
Seulete sui en un anglet muciee,
Seulete sui pour moi de pleurs repaistre,
Seulete sui, dolente ou apaisiee;
Seulete sui, riens n'est qui tant messiee;
Seulete sui en ma chambre enserree,
Seulete suis, sanz ami demouree.
II.
Seulette suis à huis ou à fenêtre,
Seulette suis en un anglet muchée,
Seulette suis pour moi de pleurs repaître,
Seulette suis, dolente ou apaisée,
Seulette suis, rien n'est qui tant me siée,
Seulette suis en ma chambre enserrée,
Seulette suis sans ami demeurée.
III.
Seulete sui partout et en tout estre;
Seulete sui, ou je voise ou je siee;
Seulete sui plus qu'autre riens terrestre,
Seulete sui, de chascun delaissiee,
Seulete sui, durement abaissiee,
Seulete sui, souvent toute esplouree,
Seulete sui, sanz ami demouree.
III.
Seulette suis partout et en tout être,
Seulette suis, où je vais où je siée,
Seulette suis plus qu'autre rien terrestre,
Seulette suis, de chacun délaissée,
Seulette suis, durement abaissée,
Seulette suis souvent toute épleurée,
Seulette suis sans ami demeurée.
Envoi :
Princes, or est ma douleur commenciee:
Seulete sui, de tout dueil menaciee,
Seulete sui, plus teinte que moree:
Seulete sui, sanz ami demouree.
Envoi :
Princes, or est ma douleur commencée :
Seulette suis de tout deuil menacée,
Seulette suis plus tainte que morée,
Seulette suis sans ami demeurée.